‘droit de l’hommisme’

in Le Temps

Pour l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, un retour au réalisme s’impose en matière de politique étrangère. Une source évidente de désaccord avec celui que Nicolas Sarkozy vient de nommer à la tête du Quai d’Orsay, l’ex-« French doctor » Bernard Kouchner Propos recueillis par Richard Werly/Le Temps – Hubert Védrine est connu pour ses positions tranchées. La question des droits de l’homme n’échappe pas à sa réflexion.

Dans votre dernier livre*, vous comparez le « droit d’ingérence sympathiquement incarné par Bernard Kouchner » au « devoir de civilisation autrefois invoqué par les colonisateurs ». Ne forcez-vous pas le trait ?

Ma réflexion porte sur la manière dont les gouvernements occidentaux se croient aujourd’hui chargés d’une mission quasi évangélique. Ils s’estiment investis d’un rôle spécial qui n’est pas sans rappeler le « fardeau de l’homme blanc » cher à Kipling. On va vacciner les enfants. On estime avoir un devoir de démocratisation. Sans comprendre que dans le monde, beaucoup de gens ne se retrouvent pas dans cette culture du prosélytisme des droits de l’homme. Je suis aussi attaché aux droits de l’homme que n’importe qui et je ne suis pas relativiste, mais j’interroge : en quoi les Européens ont une légitimité particulière à intervenir ? La vérité est que souvent, ce que j’appelle le « droit de l’hommisme » est une posture de repli. C’est une politique de remplacement qui prend acte de notre incapacité à intervenir, y compris sur le plan militaire. Ce « droit de l’hommisme » est valorisant vis-à-vis des opinions publiques européennes, mais il n’a aucune influence sur les mondes russe, arabe ou chinois. Nous faisons des discours pour pallier notre absence de pouvoir ou d’influence. Cela devrait faire réfléchir !

Faut-il pour autant renoncer à défendre les valeurs de libertés et de démocratie ?

Bien sûr que non. Mais il faut accepter que le respect des droits de l’homme, tout comme la démocratisation viendront d’abord de l’intérieur. On ne peut pas toujours juger le monde extérieur en oubliant notre propre histoire. Le niveau des droits de l’homme, dans nos sociétés occidentales, s’est élevé peu à peu. Tout est dans Zola, dans Dickens ! L’Etat de droit que nous passons tant de temps à vanter s’est construit petit à petit. Ayons le courage de reconnaître que nous n’avons pas la solution magique pour transformer de suite l’énorme Chine en un nouveau Danemark ! Je pense de même pour la démocratisation. J’ai eu, sur ce sujet, de longues conversations avec Madeleine Albright [l’ex-secrétaire d’Etat américaine, sous Bill Clinton]. La démocratisation est un cocktail explosif : on ne peut pas l’imposer en faisant le siège des pays arabes comme au Moyen Age. Cette prétention occidentale est bâtie sur un mensonge, sur une illusion qui, au fond, conduit au découragement. A force d’en faire un sacro-saint principe, on détruit peu à peu l’idée de démocratisation. Je le dis d’autant plus que beaucoup de ces idées sont nées à gauche. Mais regardons le monde : à quoi aboutit-on ? A sans cesse poser la question : « Que fait la communauté internationale ? » Et à répondre : « Elle ne fait rien. »

Le multilatéralisme est une autre de vos cibles. Le recours à l’ONU est pour vous loin d’être la panacée…

Une des erreurs des quinze ou vingt dernières années a été de penser que l’affaiblissement des Etats allait conduire à un système multilatéral plus efficace. Je pense l’exact contraire. On a besoin d’Etats solides et efficaces, si possible modernes et démocratiques, pour que la communauté internationale fonctionne. On ne négocie pas mieux avec des gouvernements faibles, incapables de contrôler leur territoire ou leur population. Quant au multilatéralisme, version ONU, il faut regarder la réalité en face. Prenez le Darfour : rien ne se fera sans la Chine, qui dispose du droit de veto. Seule une réforme réaliste des Nations unies est possible : aucune grande puissance n’est prête à abandonner l’ordre actuel, qui est celui des vainqueurs de la dernière guerre. La France, comme l’Europe, ne peuvent pas s’abstraire de ces réalités, sauf à tomber dans ce que j’appelle l’ Irrealpolitik, née de l’illusion engendrée par la disparition de l’Union soviétique.

Un autre sujet de débat, en France comme en Europe, est l’attitude à adopter face aux Etats-Unis. Qu’en pensez-vous ?

Les Etats-Unis sont en train de revenir au principe de réalité. Ils ont eu l’illusion que leur leadership d’hyperpuissance pouvait tout leur permettre. Et ils se sont trompés. La politique du président Bush fils a été caricaturale, sans doute la plus mauvaise de toutes, dans la zone du Proche et du Moyen-Orient. Le résultat est connu et le fiasco total. D’où le désir de Washington de retrouver aujourd’hui, en lien avec les Européens, une politique cohérente. On aurait tort de mettre la politique étrangère américaine dans un même sac, sans distinction de périodes ou de théâtres d’opération. Dans certaines zones, comme l’Asie, leur action diplomatique est restée beaucoup plus classique.

Vous êtes connu pour incarner une approche réaliste. Ce qui a souvent fait de vous le détracteur des organisations non gouvernementales (ONG), et de la « société civile »…

Il y a beaucoup d’imposture dans tout cela en France. Beaucoup prétendent faire la politique étrangère dans les colonnes du Monde ou de Libération, alors que la diplomatie est d’abord affaire de négociation entre gouvernements. Ma position, encore une fois, est de dénoncer la très grande confusion des genres. Chacun – les ONG, les diplomates… – a intérêt à rester dans son rôle. Mieux vaut reconnaître nos désaccords et travailler pour les surmonter, plutôt que prétendre changer le monde. Il faut aussi que les ONG occidentales acceptent de reconnaître qu’elles ne parlent pas au nom de la société civile mondiale, mais de certains milieux européens ou américains. Je n’accepte pas non plus les critiques de ceux qui, à gauche, m’accusent de désespérer les militants par mon réalisme. Le militant que je suis supposé désespérer n’existe plus ! Les gens comprennent qu’il faut trouver des solutions et me sont gré de défendre le principe de réalité. Or cela passe par un constat : la déligitimation des Etats est un jeu dangereux. C’est une fausse route. La question de savoir si une politique étrangère peut être essentiellement fondée sur les droits de l’homme mérite donc d’être débattue.

Ce même principe de réalisme doit aussi être appliqué à l’Union européenne ?

Oui. Il faut par exemple se résoudre au fait que dans l’UE à 27, on ne connaîtra plus jamais l’équivalent de l’époque Kohl-Mitterrand-Delors. En même temps, les nouveaux membres et les petits pays doivent reconnaître que rien ne se fera plus sans l’accord d’un des « grands ». La priorité, à mon sens, doit être de faire émerger sur les questions essentielles un accord France – Allemagne – Royaume-Uni. S’il y a convergence de vues entre ces trois-là, beaucoup de choses peuvent bouger. »Je ne suis pas persuadé pour ma part que la réforme institutionnelle soit si urgente qu’on le dit. Outre le fait qu’elle ne correspond pas à une demande des opinions, elle n’a de sens que si on prépare l’après. C’est bien de vouloir que l’UE fonctionne mieux, mais encore faudrait-il savoir pourquoi ? L’impératif, c’est de lancer de nouveaux projets, de nouvelles choses. Et cela passe par la place de l’Europe dans le monde, donc par une capacité d’action extérieure renforcée de l’Union.

1 Comment

  1. The Westphalian Post said,

    Are human rights activists today’s warmongers?
    http://www.bostonglobe.com/opinion/2014/05/24/are-human-rights-activists-today-warmongers/gef04rpPxgEdCEdx4DQ87J/story.html

    By Stephen Kinzer | MAY 25, 2014

    ALMOST EVERYONE likes the idea of human rights. The phrase itself is freighted with goodness. Supporting human rights is like supporting world peace.

    The modern human rights movement began as a band of outsiders, fighting governments on behalf of the faceless and voiceless. President Jimmy Carter brought it into the American foreign policy establishment by naming an outspoken assistant secretary of state for human rights. This meant that concern for the poor, the brutalized, and the imprisoned would be heard in the highest councils of government.

    Now, several decades after the human rights movement traded its outsider status for influence in Washington, it is clear that this has produced negative as well as positive results. The movement has become a global behemoth. Sometimes it functions as a handmaiden to the power it was once dedicated to combating.

    The most appalling result of this process in the United States is that some human rights activists now regularly call for using force to resolve the world’s problems. At one time, “human rights” implied opposition to war. Now some of the most outspoken warmongers in Washington are self-proclaimed human rights advocates.

    They were among the loudest promoters of war to depose the Libyan dictator Moammar Khadafy. That war cast Libya into chaos and set off a chain of events that has brought radical jihadist rule to large parts of Mali.

    In recent months, President Obama’s “human rights” team has pushed for escalated intervention in Syria and the dispatch of more troops to Afghanistan. Human rights activists — sometimes supported by well-meaning but pitifully ignorant celebrities — have urged that American military power be used to capture a warlord in Uganda, impose order in the Ivory Coast, crush rebels in South Sudan, and locate kidnap victims in Nigeria.

    This is a radical development in the history of the human rights movement. Once it was generals, defense contractors, and chest-thumping politicians who saw war as the best solution to global problems. Now human rights activists play that role. Some seem to have given up on diplomacy and statecraft. Instead they promote the steady militarization of American foreign policy.

    These trigger-happy human rights activists rotate in and out of government jobs. This month more than 100 scholars, activists, and Nobel Peace Prize winners protested against this revolving door in an open letter to Human Rights Watch, which, thanks to an astonishing $100 million gift from the financier George Soros, has become king of the human rights hill.

    Their letter says that, although Human Rights Watch claims to defend and protect human rights, its ties to the American military and security establishments “call into question its independence.” It names prominent Human Rights Watch figures who have served in the State Department and CIA; condemns the group for supporting “the illegal practice of kidnapping and transferring terrorism suspects around the planet”; and asserts that it produces biased reports exaggerating human rights abuses in countries the United States dislikes, like Venezuela, while being gentler to American allies like Honduras.

    “HRW’s close relationships with the US government suffuse such instances with the appearance of a conflict of interest,” the letter says.

    Also this month, news came that a French publisher will issue a book version of a devastating essay by a former American diplomat, Richard Johnson, called “The Travesty of Human Rights Watch on Rwanda,” that has been circulating on the Internet for the last year. It is a detailed indictment of the policies Human Rights Watch wants Rwanda to adopt. They include demands that the Rwandan government end restrictions on hate speech and invite the former genocide army back from its bases in the Congo so it can compete for power.

    In his paper, Johnson accuses Human Rights Watch of waging a “viscerally hostile” campaign against Rwanda from behind an “aura of sanctity.” He asserts that this campaign “is a threat to that country’s peace and stability.”

    “The mendacity and bias of HRW’s political campaign against the post-genocide Rwandan government undermines the overall credibility of Western human rights advocacy,” he concludes.

    The world needs fearless truth-tellers. Some human rights advocates are. Others have succumbed to the temptations of power. Their movement is in danger of losing its way.

    Stephen Kinzer is a visiting fellow at the Watson Institute for International Studies at Brown University.

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